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Easter Parade de Richard Yates

J’aime Richard Yates pour sa plume grinçante, ses descriptions au napalm des États-Unis et surtout pour son goût de la destruction, de la mise à mort sophistiqué de ses personnages. couv40257661

Easter Parade ne déroge pas à la règle et est jubilatoire pour le lecteur. Histoire de deux sœurs de la classe moyenne des États-Unis, dans les années folles, Yates nous plonge dans l’envers du décor où une odeur de pourriture règne. Ce qui fait le charme de cette plume est bien la délicatesse avec laquelle il évoque la déliquescence et le déclin inévitable.

Mais ce récit n’est pas qu’une descente aux enfers, il est aussi un observatoire des rapports familiaux et de l’amour entre sœurs lorsque celui-ci est légèrement malsain. Il explore aussi la libération sexuelle des jeunes entre bouffonneries et véritables avancées des libertés sans jamais tombé dans le cliché pour, au final, nous livrer un portrait touchant de deux sœurs ayant pris des chemins radicalement différents; l’une avec un mariage à 18 ans et l’autre vivant une vie de femme célibataire à une époque où cela se démocratise.

La critique de la société américaine est rude mais dévoile, paradoxalement, une certaine tendresse de la part de l’auteur; à la manière du chat jouant avec l’oiseau.

En bref, ce récit se lit vite mais se savoure longtemps.

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Douce nuit, Maudite nuit de Seth Grahame-Smith

Douce Nuit, Maudite Nuit est un conte assez invraisemblable qui narre l’épique naissance du fils de Dieu. Complètement barré, d’une inventivité folle, ce récit de Noël oscille entre la franche érudition et le ridicule assumé. L’auteur ne se prend absolument pas au sérieux; et c’est pourquoi cette réécriture de la nativité est aussi brillante. Variation sur les Évangiles et les textes apocryphes, Douce Nuit, Maudite Nuit, renoue avec les Mystères médiévaux joué sur les parvis des églises. couv46900028

Dans ce texte, tout est repensé et banalisé. Ainsi, les Rois Mages subissent une transformation spectaculaire; de savants ils deviennent brigands. Le personnage principal, Le spectre d’Antioche, Balthazar, est une très grande réussite. Terriblement humain, sa part divine se révèle au fil du récit à mesure que son humanité affleure derrière le masque de l’assassin. Cas classique de rédemption dans un récit d’aventure,sa quête sonne différemment ici où il est question de sacré. Les personnages de Marie et Joseph sont peut être les personnages les plus lisses comme pour affirmer que nous pouvons être ce couple car ils ont les mêmes problèmes que nous ou presque…

De plus, l’affirmation hugolienne du grotesque est un prétexte à un gigantesque détournement des miracles apocryphes; ramené à une basse condition terrestre ils en deviennent monstrueusement drôle. L’évocation du cadre, aussi, et de la vie quotidienne de ce temps-là est aussi finement écrit.

Bref, c’est une grande réussite qui apporte une réflexion sur notre lecture des textes sacrées.

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Moxyland de Lauren Beukes

La science-fiction de la sud-africaine Lauren Beukes est décidément une bonne surprise à chaque nouveau roman. En effet, elle a ce génie de pouvoir réinventer les codes du genre et jouant avec; en les faisant sien, elle leurs insuffle un renouveau rafraîchissant. Moxyland exploite le filon pessimiste, inauguré entre autre par 1984, d’une société contrôlée par une dictature à la sauce « big brother ». Mais l’auteure actualise le concept en insérant la problématique de la publicité (comme dans Minority Report de K.Dick) qui nous traque et voudrait s’adapter à chaque individu. couv39761703

Ce thriller politique complètement hystérique est une véritable débauche où l’apocalypse programmée et le grotesque dansent un quadrille mené par la mort. Même si parfois, le récit est un peu brouillon de part la multiplicité des points de vue, il donne à voir de façon saisissante une société totalitariste courant à sa perte car dévoré par l’argent et la surinformation ou surmédiatisation. Lauren Beukes se fait oiseau de mauvais augure et cela lui va bien! 

En effet, cette tragédie est remarquablement bien écrite (et traduite aussi). Le style aérien et tonique est travaillé jusque dans les moindres recoins. La spécialité de cette auteure, dans la plus pure tradition SF, d’inventer des mots, pour son univers. Cette nouvelle langue doit être décrypté par le lecteur en fonction du contexte et de la situation (je vous rassure, il y a un lexique à la fin du livre si vraiment vous séchez). Cet effort intellectuel est un plaisir de lecture non négligeable.

Il serait idiot de passer à côté de cette bombe!

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Ces instants-là de Herbjørg Wassmo

Comment critiquer ce qui est hors norme? Comment chroniquer alors que ce récit s’échappe comme du vif-argent dès lors qu’on tente une approche. Même la lecture devient performance tant il est difficile d’appréhender cette œuvre où règne en maître le flux de conscience et le froid absolu de la dépersonnalisation, de la réification des êtres semblant vivre absurdement. Beckett se serait sans doute frotté les mains en lisant ce roman mystère aussi agaçant que fascinant. Aucun des personnages ne portent de noms; ils ne sont que des fonctions: la femme, le fils, la mère, le mari… couv29516369

Nous suivons une femme dans sa vie, de sa toute jeune adolescence à un âge beaucoup plus avancée dans une quête de liberté qui nous donne envie de la gifler parfois tant son manque de volonté et son envie de s’apitoyer sur elle-même est… crispant, exaspérant, fatiguant. Pourtant, je me suis accrochée à cette femme sans visage qui mène une vie ordinaire où elle lutte pour rester digne malgré les humiliations infligés par son mari et les hommes en général. D’ailleurs, cette conception du féminin contre le masculin m’a rebutée, tout simplement parce que je ne suis pas du tout une adepte de cette théorie particulière d’une branche du féminisme. Le récit où se mêle monologue intérieur et dérive de la pensée en un flux de conscience assez ardu à suivre est un exercice de virtuosité qui paradoxalement nous met face à nous même. Qu’aurions-nous fait dans sa situation? Aurions-nous été plus courageux? Wassmo provoque malaises sur malaises comme pour tancer le lecteur et l’obliger à réfléchir mais non à prendre parti.

L’atmosphère de cet ovni est sombre, assez déprimant mais il est parfois illuminé par des images poétiques qui rappelle le poète Tomas Tranströmer. Wassmo a cette capacité de transcender un chapitre juste par deux petits mots ou encore par une ellipse tellement saisissante qu’elle nous arrête dans notre lecture le temps de la savourer. Son style, froid, vif et tranchant a malgré tout été malmené par la traduction. Des incohérences se glissent ici et là, où on ne peut que constater qu’on ne peut pas faire rentrer un carré dans un rond, autrement dit il est regrettable d’avoir calquer parfois la syntaxe norvégienne sur le français. Cela rend bancal et lourd certains passages qui auraient gagné justement à être allégé.

Enfin, cette distanciation volontaire entre roman et lecteur devrait être une raison suffisante pour lire ce récit à la fois intense, pudique, passionné et dépouillé. Écrire sur le banal afin de le rendre héroïque est toujours autant un tour de force. Il est, ici, admirablement maîtrisé par l’écrivain norvégienne.

Merci à PriceMinister pour ce livre.

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Porcelaine d’Estelle Faye

J’attendais beaucoup de Porcelaine, peut être un peu trop. Au risque d’en froisser certains je n’ai pas été convaincue par cette légende bien que le livre soit tout de même bon. C’est joli, c’est mignon mais il ne me laissera pas un souvenir impérissable. couv6011958

La plume, bien qu’elle soit délicate et travaillé, a finit par m’agacer tant les descriptions alignent stéréotypes et banalités. Cela finit par ternir une promesse d’écriture qui pourtant présage le meilleur! Car, la construction narrative est très habilement maîtrisée. La forme, fine et précise, ne souffre aucune inexactitude. Le découpage en trois périodes correspondant à un bond chronologique du récit est intéressant. Il permet de lier trois contes entre eux et de ne pas lasser. Cependant, la troisième partie est tellement remplie de longueurs qu’on est content d’être arrivé au bout!

Les personnages sont façonnés comme des esquisses où quelques lignes de force suffisent à les faire surgir de la page pour prendre vie sous nos yeux. Il leur manque juste un peu d’épaisseur pour quitter l’effet-marionnette. Mais, j’avoue avoir été charmé par le personnage du tigre qui est la plus grande réussite de ce livre (ça tombe bien, c’est le héros!).

L’arrière-plan, ce monde d’une Chine médiévale idéalisée est plaisant si ce n’est qu’il aligne là encore des platitudes. C’est un conte certes mais l’écueil de l’ethnocentrisme aurait peut être pu être évité.

Bref, il se dégage un parfum d’inachevé pour ce récit qui pourtant promettait d’être excellent.

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Le Viking qui voulait épouser la fille de soie de K. Mazetti

Au départ, il y a ce titre à mi-chemin entre le conte et le plagiat de Arto Paasilinna. Il y a cette hésitation sur un intérieur incertain qu’on imagine médiocre ou génial. Cette phase où le lecteur indécis ne sait plus s’il a affaire à une figue ou un raisin. Et puis, prenant son courage à deux mains, il effleure la première phrase et le doute s’envole. couv62317965

Ce récit n’est pas une saga au sens nordique du terme mais est bien une aventure où le lecteur dépaysé s’émerveille à chaque page ou presque, où bien au chaud celui-ci verra se déployer sur l’écran de son imagination une super-production historique avec dans le fond une évocation toujours élégante quoique souvent stéréotypée de la Nature. Ces histoires d’amour qui s’imbriquent pour créer une histoire familiale sur un fond historique (je le répète) très bien documenté vous laisseront scotchées dans votre canapé.

Cependant, quelques clichés sur les vikings et les « gens de cette époque » peuvent hérisser le poil. Non, ils n’étaient pas tous sales, puants et se conduisant comme des rustres. Ils ont juste inventé une navigation qui leur ont permis d’aller jusqu’au Canada (au XIIe siècle quand nous pensions que l’Irlande était le bout du monde) et une mythologie d’une richesse incroyable témoignant d’une vitalité intellectuelle et d’une virtuosité stylistique aussi digne que les grecs ou les romains. C’est le seul reproche que je ferais à ce roman qui exploite un peu trop à mon goût le thème du guerrier à la barbe pleine de miettes et au visage buriné par le temps et les éléments.

Le style simple et fluide bénéficie d’une excellente traduction. Il s’agit donc d’une excellente lecture pour passer l’hiver.

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Magie Secrète de Hervé Jubert

Magie Secrète fait parti de ces livres frustrants qui sous prétexte d’être destiné à un public jeunesse sont écrit dans une langue simplette et déplorable, sans aucun souci d’une quelconque esthétique stylistique. Outre de véhiculer l’image d’un public d’idiot, ce non-style plombe sérieusement le récit qui est pourtant prometteur et somme toute d’une originalité bien pensée. couv34376508.gif

N’ayez pas en tête, en ouvrant cet ouvrage, que vous allez lire un récit d’aventure totalement déchaîné car cette partie du récit est assez ratée. En effet, cette enquête policière se tortille souvent dans des nœuds alambiqués exhumant quelques deus ex machina ici et là. Néanmoins, elle reste plaisante. Le couple principal: le détective mage Beauregard et Jeanne, la fée amnésique sont des caricatures sorti tout droit d’un manuel de construction de personnages clef en main MAIS ils sont bien écrit. Force est d’admettre que ce couple atypique et stéréotypé fonctionne très bien et entraîne naturellement le lecteur dans leurs aventures à l’intérieur de la véritable héroïne de cette histoire: Sequana. Ce Paris sous LSD est l’intérêt majeur du roman où Hervé Jubert déploie toute sa verve et son imagination débordante pour recréer une ville flamboyante dans une ambiance fin de siècle où humains et créatures magiques se croisent.

Cette écriture foisonnante fait de cette ville un mythe et plus encore les personnages qui l’habitent. Ainsi, vus croiserez Gérard de Nerval amoureux des fées, Hoffman en baron d’Haussman, ou bien encore Gustave Doré et Théophile Gautier. La richesse de cet univers virtuel est une invitation au rêve et au dépaysement. Cette Sequana/Paris ressemble aux paradis artificiels abondamment décrits par les écrivains du XIXe siècle.

Le seul point faible (oui le reste n’est que critiques constructives) est la surabondance des notes de bas de pages qui gâche parfois le plaisir de lecture en la rendant malaisé par un trop d’informations annexes. Elle agaçe aussi par ce quasi perpétuel saut des yeux de la ligne au bas de la page. Cependant, certaines pauses sont subtilement maîtrisées car elle coupe le récit et crée un effet d’attente et de surprise sur le récit qui redémarre dès la énième note lue.

En bref, bien que j’ai pu lire de nombreuses critiques négatives et que j’ai moi même émis des réserves, j’ai apprécié ma lecture et lirai la suite avec plaisir.